Sur l'estran irlandais, une même algue peut finir dans notre assiette, dans l'auge des vaches ou dans un champ comme biostimulant. Côté algue, méthane et vache, une seule algue rouge cultivée, Asparagopsis, réduit nettement le méthane dans les essais, mais manger les algues directement reste le chemin le plus court. Ce qui suit s'appuie sur les statistiques officielles et les essais publiés, lus avec mon regard d'ingénieur ISTOM et de fondateur de Biovie depuis 2007.
Dans le Connemara, à l'ouest de l'Irlande, des récoltants coupent l'Ascophyllum à la main depuis des générations. L'usine de Kilkieran, longtemps publique, appartient aujourd'hui à un groupe canadien, et ses projets de récolte inquiètent les récoltants (The New York Times, 2026). Pour moi qui ai co-écrit Algues au quotidien avec Aurélie, et qui suis végan depuis 1992, ce conflit local pose une question simple : qui doit vraiment manger les algues ?
Connemara : une algue, trois appétits
Longtemps publique (elle l'était depuis 1949), l'usine Arramara Teoranta de Kilkieran appartient depuis 2014 à Acadian Seaplants, un groupe canadien (TheJournal.ie, 2026). En 2022, elle cesse d'approvisionner les entreprises locales et demande des licences de récolte exclusives sur une grande partie de l'estran de Galway. D'ici 2028, chaque récoltant devra détenir sa propre licence, une démarche coûteuse pour lui.

Au total, quatre entreprises demandent des licences sur plus de 14 000 hectares de littoral irlandais, pour près de 51 000 tonnes d'algues humides par an. Pour se le représenter, pensez à des baies entières découpées en parcelles. Le tout se joue en zone Natura 2000 (Special Area of Conservation), sous l'œil du régulateur MARA, et une pétition a déjà dépassé 21 000 signatures.
Trois appétits, une seule algue.
La récolte des algues a changé d'échelle. Maggie M. Reddy, de l'University of Galway, résume le basculement : les algues sont passées d'un produit de niche à une puissance économique. Pour Charlene Vance (UCD), la vraie question est plutôt la taille que l'Irlande veut donner à cette industrie.
Qui sont les récoltants
Colemann Pat Dundass a 78 ans, Maidhc Ó Curraoin en a 58 : deux générations qui vivent de la coupe à la main. À la Carna Research Station de l'University of Galway, Oilibhéar Ó Niaidh cherche de son côté une voie de récolte durable.
Des chiffres qui ne s'additionnent pas
Selon la source, les tonnages changent du tout au tout, et la tentation est grande de les additionner.
| Source | Chiffre | Périmètre |
|---|---|---|
| Avis officiel FS006108 (gouvernement irlandais) | 40 000 t d'Ascophyllum nodosum et de Fucus | 21 zones de gestion, côte ouest (Mayo et Galway), statut « demandé » |
| TheJournal.ie, août 2026 | Arramara : plus de 24 000 t humides par an sur près de 3 000 ha (8 demandes). BioAtlantis : 11 018 t humides par an sur 93 km² | Demandes détaillées : Galway pour Arramara, baie de Clew (Mayo) pour BioAtlantis |
| The New York Times, septembre 2026 | Environ 74 000 t récoltables durablement par an ; objectif d'Acadian : 20 000 t par an | Côte ouest ; tonnage jugé soutenable face à un objectif d'entreprise |
Ces chiffres ne mesurent pas la même chose. Le dossier officiel couvre 21 zones entre Mayo et Galway, quand l'enquête de TheJournal.ie détaille des demandes à Galway et dans la baie de Clew. Quant au reportage du New York Times, il met un objectif d'entreprise face au tonnage jugé soutenable. Chaque tonnage reste donc attaché à sa source, et on se garde bien de les empiler.
Premier appétit : les champs (engrais et biostimulants)
Un biostimulant n'est pas un engrais
Prenez un pied de tomate au potager. L'engrais remplit son assiette. Le biostimulant, lui, joue plutôt le rôle d'un bon système digestif : il aide la plante à mieux absorber ce qu'elle trouve sous ses racines et à mieux encaisser un été sec ou un sol salé. Voilà pour l'image.
Le Conseil européen de l'industrie des biostimulants (EBIC), cité dans une revue scientifique (Shukla et al., 2019), parle de stimuler des processus naturels pour améliorer l'absorption des nutriments, leur efficacité, la tolérance aux stress du climat ou du sol et la qualité des récoltes.
Or l'algue la plus étudiée comme source de biostimulants, selon cette revue, est justement l'Ascophyllum nodosum, l'algue brune de l'estran irlandais. Précision utile : l'un des cosignataires, Alan T. Critchley, est affilié à Acadian Seaplants. L'entreprise décrit elle-même des recherches sur le biostimulant à base d'algues en agriculture et sur les compléments pour l'alimentation animale, à partir de cette algue (Acadian Seaplants).
Un marché qui grossit
La Banque mondiale recense 10 marchés émergents pour les algues cultivées, soit 11,8 milliards de dollars supplémentaires possibles d'ici 2030 (Banque mondiale, 2023). Les plus prometteurs à court terme sont les biostimulants, l'alimentation animale, les aliments pour animaux de compagnie et les additifs anti-méthane, pour 4,4 milliards de dollars d'ici 2030. Autrement dit, une bonne part de la croissance attendue se joue loin de nos assiettes. Ces chiffres concernent les algues cultivées ; l'estran sauvage n'y entre pas.
Un cabinet privé, Spherical Insights, estime le marché des biostimulants à base d'algues à 1,83 milliard de dollars en 2025 et à 5,29 milliards en 2035, soit 11,2 % de croissance par an (Spherical Insights, 2026). Le chiffre reste une estimation commerciale, sans mesure indépendante derrière.
Deuxième appétit : une algue contre le méthane des vaches ?
Une algue rouge, Asparagopsis, contient du bromoforme, une molécule qui bloque la formation du méthane dans le rumen. Dans un essai de 147 jours sur 21 bouvillons (Roque et al., 2021), le rendement en méthane a baissé de 45 à 68 % selon la dose.
Comment une algue rouge freine le méthane
Représentez-vous le rumen, le premier estomac de la vache, comme une grande cuve de fermentation. Des microbes y découpent l'herbe (c'est tout le savoir-faire des ruminants), et certains fabriquent au passage du méthane, que l'animal rejette surtout par la bouche. Le bromoforme coupe cette étape.
Dans l'essai français Meth'Algues, les vaches laitières émettaient 432 g de méthane entérique par jour, soit 12,9 g par kilo de lait (Idele et chambres d'agriculture, 2024). Près d'un demi-kilo de gaz par jour et par vache : on comprend que l'idée de vaches alimentées en algues séduise l'élevage.
Revenons à l'essai de 2021 : Asparagopsis y représentait 0,25 % ou 0,5 % de la matière organique ingérée, une toute petite fraction de la ration. Le rendement en méthane a baissé en moyenne de 45 % à dose faible et de 68 % à dose forte, et même de 69,8 % et 80 % avec une ration pauvre en fourrage. À dose forte, les bouvillons mangeaient 14 % de moins, sans différence de gain de poids, et le bromoforme restait sous le seuil de détection dans la viande.
Le chiffre impressionne. Mais il s'agit d'une étude animale à petit effectif, et les « 82 % » ou « 95 % » lus dans certains médias viennent d'autres essais. Devant un pourcentage sur l'asparagopsis et le méthane des vaches, le bon réflexe consiste à regarder la dose et la ration.
Une réserve, une seule
Aux Pays-Bas, une équipe de Wageningen a donné Asparagopsis à 12 vaches laitières pendant 22 jours au plus (Muizelaar et al., 2021). Le bromoforme est passé dans le lait (9,1 et 11 µg/L le premier jour, aux doses faible et moyenne) et dans l'urine, sans s'accumuler dans les tissus. Un microgramme, c'est un millionième de gramme : on parle de traces. Les chercheurs ont aussi observé des anomalies de la paroi du rumen chez certaines vaches, qui refusaient souvent leur ration.
Les algues de nos côtes ne font pas cet effet
En France, le projet Meth'Algues a testé un mélange de Fucus vesiculosus (60 %) et de Chondrus crispus (40 %) venus des côtes bretonnes et ligériennes. Sur 56 vaches pendant 10 semaines, le méthane n'a pas baissé : la teneur en composés anti-méthane a été jugée insuffisante. Les algues brunes de l'estran irlandais sont donc surtout recherchées pour les biostimulants et les compléments d'élevage.
Franchement, je comprends l'intérêt des éleveurs, et réduire le méthane d'un troupeau est une bonne chose en soi. Mais nourrir un cheptel entier demande des algues à très grande échelle, et je reste convaincu que la vraie marge de manœuvre pour le climat tient d'abord à la quantité de produits animaux consommés, plus qu'à l'additif glissé dans l'auge. C'est un avis de végan depuis 1992, et chacun avance à son rythme.
Troisième appétit : nous
En 2022, la production aquatique mondiale a atteint 223,2 millions de tonnes, dont 37,8 millions de tonnes d'algues (FAO, 2024). Les algues ne sont donc pas une curiosité de magasin bio : c'est une production mondiale à part entière.
D'après la Banque mondiale, la plupart des algues cultivées vont aujourd'hui à la consommation humaine directe, à l'aquaculture comme aliment frais ou aux hydrocolloïdes, ces gélifiants extraits des algues. L'essentiel de cette production est asiatique.
En Europe, nous en mangeons encore peu. La France a pourtant de quoi faire, comme le montre la filière française d'algues alimentaires.
Le paradoxe : pourquoi faire le détour par la vache ?
À chaque maillon de la chaîne alimentaire, une grande partie de l'énergie et des nutriments se perd en route, parce que l'animal en dépense pour vivre et se maintenir au chaud. En réalité, donner une algue à une vache pour ensuite consommer la vache, c'est un peu comme envoyer une lettre de Nîmes à Nîmes en passant par Dublin. La lettre arrive, bien sûr. Mais elle a fait un sacré détour.
Alors pourquoi nourrir un troupeau avec une algue que nous pouvons mettre directement dans notre bol ? Manger l'algue reste la voie la plus courte entre la mer et nous. C'est juste du bon sens : observer la nature.
Côté composition, les algues contiennent des fibres et des minéraux, dont l'iode, en quantités très variables d'une espèce à l'autre. L'iode mérite un article à lui seul (algues, iode et thyroïde), tout comme les nutriments et usages culinaires des algues. Dans le cadre d'une alimentation variée et équilibrée et d'un mode de vie sain, les algues trouvent leur place à côté des légumes et des légumineuses.
Une ressource sauvage n'est pas infinie
L'estran se partage, et il ne se reconstitue pas à volonté. La récolte à la main, telle que la pratiquent les récoltants du Connemara, laisse repousser l'Ascophyllum, et c'est précisément pour préserver cet équilibre qu'existent licences et quotas. Chez nous aussi, les algues du rivage ont parfois une double vie, comme la laitue de mer des côtes bretonnes.
Ce que vous pouvez faire
Bon, la première marche est vraiment basse : une seule algue, cette semaine, glissée dans un plat que vous préparez déjà. L'effort réel tient surtout à apprivoiser un goût marin nouveau (iodé, parfois surprenant les premières fois), et à penser à dessaler les algues fraîches quand elles sont conservées au sel. Choisir des algues récoltées ou cultivées en France, avec une filière identifiée, c'est aussi savoir d'où vient ce que vous mangez.
Pour goûter plusieurs algues d'un coup, l'Assortiment 4 Algues Fraîches Bio est une bonne porte d'entrée. Et si je ne devais en garder qu'une, ce serait la dulse fraîche, l'algue rouge de l'estran atlantique que l'on mange telle quelle en Irlande comme en Bretagne.
