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Crétin des Alpes : l'histoire médicale du déficit en iode

Crétin des Alpes : l'histoire médicale du déficit en iode

L’expression « crétin des Alpes » désigne une réalité médicale tragique : des centaines de milliers d’habitants des vallées alpines ont souffert pendant des siècles de retards mentaux et physiques sévères, causés par une simple carence en iode dans leur alimentation. Ce fléau, appelé crétinisme endémique, n’a été éradiqué qu’au XXᵉ siècle grâce à l’iodation du sel — mais l’OMS alerte : le problème ressurgit en Europe¹.

Quand le capitaine Haddock traite quelqu’un de « crétin des Alpes » dans Le Trésor de Rackham le Rouge, la plupart des lecteurs sourient et passent à la case suivante. Personne, ou presque, ne se doute que derrière cette insulte se cache l’une des plus grandes catastrophes sanitaires de l’histoire européenne. Un drame silencieux qui a touché des vallées entières pendant des siècles et dont la clé — un minuscule oligo-élément appelé iode — se trouvait littéralement dans l’océan, à quelques centaines de kilomètres de là.

Voici l’histoire de ce fléau oublié.

« Crétin des Alpes » : quand une insulte cache une catastrophe sanitaire

L’étymologie inattendue : « crétin » vient de « chrétien »

Pourquoi dit-on « crétin des Alpes » ? La réponse est à la fois surprenante et poignante.

Le mot « crétin » n’a rien à voir avec la bêtise telle qu’on l’entend aujourd’hui. Il dérive du franco-provençal crestin, lui-même issu du latin christianus — « chrétien »². C’est l’étymologie la plus solidement étayée, défendue notamment par les linguistes Alain Rey et Walther von Wartburg³.

Dans les vallées alpines du Valais, de Savoie et du Dauphiné, crestin était un mot de salutation ordinaire. On se disait crestin comme on se dit « mon brave » ou « bonhomme » — un rappel d’humanité entre voisins. Mais le terme a pris un sens particulier au fil des siècles. Lorsque les villageois désignaient un enfant atteint de crétinisme endémique — sourd, muet, difforme, portant un goitre prodigieux — comme un crestin, c’était par compassion. Un euphémisme, comme on dirait « innocent » ou « bienheureux ». Une façon de rappeler que cette personne, malgré ses handicaps, restait un être humain, un chrétien à part entière⁴.

Le glissement sémantique dit tout de la tragédie. Un mot né de la compassion est devenu l’une des insultes les plus courantes de la langue française.

La première trace écrite du mot dans un contexte médical remonte au 22 juillet 1750. Ce jour-là, le médecin et marquis Timoléon de Maugiron prononce un mémoire devant la Société royale de Lyon après un voyage en Suisse. Il décrit des êtres qu’on appelle crétins à Sion, la capitale du Valais : des individus sourds, muets, portant des goitres descendant jusqu’à la ceinture⁵. Quatre ans plus tard, en 1754, Diderot et D’Alembert reprennent ce texte presque mot pour mot dans l’Encyclopédie, à l’article « Cretins »⁶. Le mot entre officiellement dans la langue française — et dans l’histoire de la médecine.

Il faudra encore un siècle pour que le mot passe dans les dictionnaires d’usage courant. L’Académie française ne l’intègre qu’en 1835, cette fois avec un sens élargi : « personne stupide »⁷. Le parcours du mot résume à lui seul le parcours de la maladie — d’une réalité médicale documentée à une simple insulte vidée de son sens originel.

Victor Hugo, Balzac, Haddock : comment l’expression s’est popularisée

Si le mot « crétin » entre dans l’Encyclopédie en 1754, c’est au XIXᵉ siècle qu’il se répand véritablement dans la culture française. Les Alpes deviennent une destination à la mode pour les voyageurs éclairés, et les récits de leurs expéditions alimentent la fascination — souvent morbide — du public pour ces populations de montagne.

Horace-Bénédict de Saussure, le célèbre naturaliste genevois, décrit les crétins dans ses Voyages dans les Alpes (1779-1796)⁸. Plus tard, les grands noms de la littérature française reprennent le motif. George Sand, dans une lettre à la comtesse d’Agoult datée du 2 janvier 1838, utilise l’expression avec une familiarité qui en dit long sur sa banalisation : elle signe « cher Crétin du Valais » comme on lancerait un surnom affectueux⁹. Les voyageurs affluent dans les vallées du Valais et de Savoie pour observer ces « phénomènes » avec une curiosité qui confine au voyeurisme. Maurice Chappaz, écrivain valaisan, a raconté ces rencontres dans Le portrait des Valaisans (1965) : des êtres difformes que l’on ne sortait parfois que la nuit, le visage enfermé dans un sac¹⁰.

Karl Marx lui-même a contribué à ancrer le mot dans le vocabulaire politique. En 1852, dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, il forge l’expression « crétinisme parlementaire » pour railler les députés incapables de voir au-delà de leurs procédures¹¹. Trotski reprendra le terme. L’insulte médicale est devenue politique, puis ordinaire.

Mais c’est Hergé qui donne au « crétin des Alpes » sa seconde vie — celle que tout le monde connaît. Dans Le Trésor de Rackham le Rouge (1943), le capitaine Haddock lance cette insulte lors de sa première rencontre avec le professeur Tournesol. Il la reprend dans Les Sept Boules de cristal (1948), aux côtés de variantes géographiques savoureuses : « Crétin de l’Himalaya », « Crétin des Balkans »¹². Albert Algoud a recensé plus de 220 jurons haddockiens¹³ — mais « Crétin des Alpes » reste l’un des plus emblématiques, probablement parce qu’il porte en lui, sans que personne le sache plus, la mémoire d’un drame réel.

Ce que Hergé ne savait sans doute pas en écrivant ces répliques, c’est qu’au moment même où il les dessinait, les derniers cas de crétinisme endémique achevaient de disparaître des vallées suisses grâce à l’iodation du sel, généralisée depuis 1922¹⁴. L’insulte a survécu à la maladie. C’est peut-être la preuve la plus cruelle de l’oubli qui a recouvert cette histoire.

« Crétin des Alpes » : quand une insulte cache une catastrophe sanitaire

Comment l’iode a vaincu le crétinisme — et pourquoi les algues sont la source que la nature avait prévue

Le crétinisme endémique n’a pas été vaincu par un médicament révolutionnaire, mais par un geste d’une simplicité désarmante : ajouter de l’iode au sel de table.

Dès 1811, le chimiste français Bernard Courtois isole un corps inconnu à partir de cendres de varech — ces algues brunes récoltées sur les côtes atlantiques pour fabriquer du salpêtre en pleine époque napoléonienne. En ajoutant un excès d’acide sulfurique aux cendres, il observe le dégagement d’une vapeur violette qui se condense en cristaux noirs¹⁵. L’élément sera baptisé iode par Gay-Lussac en 1814, du grec ioeidḗs (« violet »)¹⁶. Personne ne sait encore que ce corps, né des algues, porte en lui la clé d’un fléau millénaire.

Neuf ans plus tard, en 1820, le médecin genevois Jean-François Coindet fait le lien décisif. Inspiré par l’usage ancestral des éponges marines calcinées contre le goitre — une pratique documentée dès le XIIᵉ siècle par Roger de Salerne¹⁷ —, il administre de la teinture d’iode à ses patients goitreux. Les résultats sont spectaculaires : en huit jours, les goitres ramollissent et commencent à régresser. Coindet publie ses observations dans un mémoire intitulé Découverte d’un nouveau remède contre le goitre¹⁸. Mais l’enthousiasme vire à l’excès : à Genève, on se rue sur l’iode sans notion de dosage, provoquant des cas d’hyperthyroïdie. Les autorités genevoises interdisent la vente d’iode sans prescription dès 1821¹⁹. Il faudra encore un siècle pour que la prévention de masse devienne réalité.

C’est la Suisse qui ouvre la voie. Le 21 janvier 1922, une « Commission du goitre » se réunit à Berne, convoquée par le Service fédéral de l’hygiène publique. Le constat est alarmant : une enquête menée la même année sur 9 000 écoliers bernois révèle que la moitié d’entre eux présente un goitre²⁰. La commission recommande l’ajout d’iodure de potassium dans le sel de cuisine. Les cantons adoptent la mesure progressivement. Les résultats sont immédiats et stupéfiants : en une génération, le goitre et le crétinisme disparaissent des vallées où ils sévissaient depuis des siècles¹⁴. La France suit, plus lentement — le sel iodé n’y est autorisé qu’en 1952, et sa diffusion reste longtemps partielle.

Mais voici le paradoxe que l’histoire a longtemps occulté : la source d’iode la plus concentrée et la plus naturelle qui existe se trouvait depuis toujours dans l’océan, sous forme d’algues marines. Les populations côtières — bretonnes, japonaises, coréennes — n’ont jamais connu le crétinisme. Le contraste avec les vallées alpines enclavées, privées de tout accès aux produits de la mer, est saisissant. Et ce n’est pas un hasard si Courtois a découvert l’iode précisément dans les cendres d’algues : ces organismes marins concentrent l’iode de l’eau de mer dans des proportions extraordinaires — jusqu’à 100 000 fois la concentration du milieu environnant²¹.

Les algues brunes, en particulier, sont de véritables concentrés d’iode naturel. Un seul gramme de kombu séché (Laminaria digitata) peut contenir entre 2 000 et 7 500 µg d’iode — soit 13 à 50 fois l’apport journalier recommandé de 150 µg pour un adulte²². Le wakamé (Undaria pinnatifida) offre un profil plus modéré, avec 118 à 347 µg par gramme sec, tandis que le nori (Porphyra), l’algue des sushis, fournit 67 à 188 µg par gramme²². Au Japon, où la consommation quotidienne d’algues avoisine 5 grammes par personne, la carence en iode est quasiment inexistante²³.

Il y a quelque chose de vertigineux dans cette ironie historique. L’iode a été découvert grâce aux algues en 1811. Les médecins ont compris son rôle contre le goitre dès 1820. Et pourtant, pendant encore un siècle, des populations alpines entières ont continué à souffrir de crétinisme, faute d’un simple apport nutritionnel que les algues marines auraient pu fournir depuis toujours. La solution était dans l’océan. Personne n’a pensé à regarder dans cette direction — jusqu’à ce qu’on choisisse, finalement, la voie industrielle du sel iodé.

Aujourd’hui, l’OMS estime que près de deux milliards de personnes dans le monde restent exposées à un risque de carence en iode¹. En Europe même, plusieurs pays ont vu leur couverture en sel iodé reculer ces dernières années, et l’Organisation alerte sur une résurgence possible des troubles liés à cette carence¹. Dans ce contexte, les algues marines — consommées avec discernement et en quantités adaptées — représentent une source d’iode naturelle, durable et remarquablement efficace. Quelques grammes d’algues séchées par semaine suffisent à couvrir les besoins d’un adulte, sans recourir à l’enrichissement industriel²².

L’histoire du crétinisme des Alpes nous rappelle une vérité simple : un oligo-élément invisible, présent en abondance dans les océans et concentré naturellement par les algues, a le pouvoir de façonner — ou de détruire — le développement d’un cerveau humain. Les « crétins des Alpes » n’étaient pas des imbéciles. C’étaient des victimes d’une carence que la mer, à quelques centaines de kilomètres, aurait pu combler.

Bibliographie

  1. OMS/IGN (2024). Prevention and control of iodine deficiency in the WHO European Region. Organisation mondiale de la Santé, Bureau régional pour l’Europe. [Rapport juin 2024]

  2. Rey, A. (dir.) (2010). Dictionnaire historique de la langue française. Paris : Le Robert. Article « Crétin ».

  3. Von Wartburg, W. (1928-2002). Französisches Etymologisches Wörterbuch (FEW). Bâle : Zbinden. Vol. II/1, article christianus.

  4. CNRTL — Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (2012). Étymologie de « crétin ». https://www.cnrtl.fr/etymologie/crétin

  5. Maugiron, T.G.F. de (1750). « Voyage en Suisse. 1750. Lettre et mélange de dissertation Ecritte à la Société Royale de Lyon ». Mémoire lu à la Société royale de Lyon, 22 juillet 1750. 12 p. — Cité dans : Cranefield, P. (1961). The discovery of cretinism. Bulletin of the History of Medicine, 36, 489-511.

  6. Diderot, D. & D’Alembert, J. Le Rond (1754). « Cretins ». Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, 1ʳᵉ édition, tome 4, p. 459. https://fr.wikisource.org/wiki/L’Encyclopédie

  7. Académie française (1835). Dictionnaire de l’Académie française, 6ᵉ édition. Paris : Firmin-Didot. Article « Crétin ».

  8. Saussure, H.-B. de (1779-1796). Voyages dans les Alpes, précédés d’un essai sur l’histoire naturelle des environs de Genève. 4 vol. Neuchâtel : Fauche-Borel.

  9. Sand, G. (1838). Lettre à la comtesse d’Agoult, Côme, 2 janvier 1838. — Citée dans : Infoméduse (2018). « Ces mots qui font des histoires — Crétin des Alpes ! ». https://www.infomeduse.ch/2018/02/03/ces-mots-qui-font-des-histoires-cretin-des-alpes/

  10. Chappaz, M. (1965). Le portrait des Valaisans en légende et en vérité. Lausanne : Cahiers de la Renaissance vaudoise. — Cité dans : Felley, E. (2000). « Le mot ‘crétin’ a 250 ans ». Le Temps, 20 juillet 2000. https://www.letemps.ch/opinions/eclairage-cretin-250-ans-pris-naissance-valais

  11. Marx, K. (1852). Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. New York : Die Revolution. Chap. V.

  12. Hergé (1943). Le Trésor de Rackham le Rouge. Bruxelles : Casterman. — Hergé (1948). Les Sept Boules de cristal. Bruxelles : Casterman.

  13. Algoud, A. (2004). Le Haddock illustré : l’intégrale des jurons du capitaine Haddock. Paris : Casterman.

  14. De Baecque, A. (2018). Histoire des crétins des Alpes. Paris : La Librairie Vuibert. 283 p. ISBN 978-2-311-10203-1.

  15. Courtois, B. (1811). Découverte de l’iode dans les cendres de varech. — Résultats communiqués par Clément, N. à l’Académie des sciences, 6 décembre 1813. — Voir : Toraude, L.-G. (1921). Bernard Courtois et la découverte de l’iode. Paris : Vigot. 164 p.

  16. Gay-Lussac, J.-L. (1814). « Mémoire sur l’iode ». Annales de chimie, 91, 5-160.

  17. Universalis (2024). « Hormones thyroïdiennes — Repères chronologiques ». Encyclopædia Universalis. https://www.universalis.fr/encyclopedie/hormones-thyroidiennes-reperes-chronologiques/

  18. Coindet, J.-F. (1820). « Découverte d’un nouveau remède contre le goitre ». Bibliothèque Universelle, Sciences et Arts, Genève, 14, 190-198. — Également publié dans : Annales de Chimie et de Physique, Paris, 1820, 15, 49-59.

  19. Dreifuss, J.-J. (2005). « Genève 1820-1836 : l’Affaire de l’iode ». Revue Médicale Suisse, 1, 2357-2358.

  20. Tribune de Genève (2019). « La Suisse dit adieu aux crétins des Alpes ». https://www.tdg.ch/la-suisse-dit-adieu-aux-cretins-des-alpes-382259579949

  21. Küpper, F.C. et al. (2011). « Commemorating two centuries of iodine research: an interdisciplinary overview of current research ». Angewandte Chemie International Edition, 50(49), 11598-11620. — Voir aussi : article « Iode », Wikipédia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Iode

  22. CEVA — Centre d’Étude et de Valorisation des Algues (2020). « Faut-il avoir peur de l’iode des algues ? ». https://www.ceva-algues.com/document/faut-il-avoir-peur-de-liode-des-algues/ — Voir aussi : Roleda, M.Y. et al. (2018). « Iodine content in bulk biomass of wild-harvested and cultivated edible seaweeds ». Food Chemistry, 254, 333-339.

  23. Zava, T.T. & Zava, D.T. (2011). « Assessment of Japanese iodine intake based on seaweed consumption in Japan: a literature-based analysis ». Thyroid Research, 4, 14.


Mise à jour : mars 2026. Article validé par Éric Viard, fondateur de Biovie et ingénieur ISTOM, co-auteur de « Algues au quotidien » (Gallimard, 2024) — Meilleur livre de cuisine au monde, Gourmand Cookbook Awards 2025, et Meilleur livre de cuisine de France, Académie Nationale de Cuisine 2025.

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