La naissance de Saül

La naissance de Saül

- Catégories : Au coeur de la vie

Juin 2017. Plusieurs jours qu’elles devraient être là. Malgré des crampes dans le bas ventre, me signalant leur imminence, aucun écoulement de sang ne semble se profiler ; pourtant, je suis réglée comme une pendule. Devant mon étonnement, car ce n’était pas arrivé depuis des années, je revois ma belle-mère s’interroger. J’écartais rapidement l’hypothèse d’une grossesse : non, je n’étais pas enceinte... bien que, la dernière fois, à la fin de notre union, nous l’avions bien senti. Un courant d’énergie, une apparition bleutée, fugace mais bien présente. Sous la douche, juste après, tu étais là. Je le savais. Ton père aussi. 

Deux tests de grossesse plus tard (pour être bien certains !), la nouvelle est confirmée, tu nous rejoindras, au mois de février. J’avais le pressentiment, depuis deux ans, que l’année 2018 m’ouvrirait d’autres portes ; maintenant, je comprends.   

Se posa alors la question de l’accompagnement de cette grossesse ainsi que du lieu d’accouchement que je souhaitais : à la maison, suivie par une sage-femme. J’insiste sur ce « je » car, bien qu’il faille être deux pour transmettre la vie, la personne la plus physiquement concernée était bien moi.  

Il m’est en effet douloureux de lire des témoignages de femmes abandonnant leur souhait d’accoucher chez elles parce que leurs compagnons s’y opposent, par peur et ignorance. Cette absence de remise en question de leur(s) peur(s) aboutit, dans la plupart des cas, à un effacement de la part des futures mères au profit des pères dont le besoin de sécurité vient primer sur leur désir initial.  

J’ai l’immense grâce d’être accompagnée par un homme dont le cheminement intérieur le mène à remettre en question ses pensées, ses croyances sur le monde, à chaque instant, à accueillir son Féminin et reconnaître la peur pour ce qu’elle est : irrationnelle, un espace à partir duquel nous posons pourtant la grande majorité de nos choix ; la peur est le contraire de l’amour, de la Vie.  Parce que nous ne pensons pas l’accouchement dangereux – croyance largement répandue dans nos sociétés occidentales – ni qu’il nécessite obligatoirement une hospitalisation, notre positionnement était, dès le départ, différent.    J’entends l’argument que le nombre de femmes et de nouveau-nés décédant lors et à la suite d’accouchements démontre bien que ces derniers ne sont pas des événements anodins exempts de tout risque ; en effet, ils ne le sont pas. Mais… rien dans la vie n’est exempt de tout risque : rien.  Traverser la rue peut aussi nous amener à nous faire faucher par une voiture et mourir.  

Faut-il alors rester enfermé(e) chez soi - risquant potentiellement un accident domestique - ou sortir tous en armure, au cas où ?  Le risque zéro n’existe pas, bien que tout soit mis en œuvre pour y tendre, tous domaines confondus, tout comme il n’existe pas encore de vaccin pour se prémunir de la vie et ses « aléas » (auxquels je ne crois pas d’ailleurs).  

Pour notre mental qui souhaite tout contrôler, et pallier à toute éventualité, cette réalité est difficile à accepter.  

Pour ma part, l’idée d’accoucher à l’hôpital, lieu de prise en charge des personnes malades, ne trouvait aucune résonance et m’apparaissait comme étrange, bien que ce soit la norme en France (99%). Il ne s’agissait pas de renvoyer d’un revers de main l’avancée qu’a pu constituer la médicalisation de l’accouchement quand celui-ci se révélait être une véritable boucherie à domicile, non seulement dans des conditions d’hygiène déplorables mais avec pour accompagnant(s) des personnes peu (voire in-) compétentes.  L’hôpital peut apporter l’aide réelle, voire vitale, dans des situations particulières : placenta praevia, accouchements prématurés, etc.  

Toutefois, la très grande majorité des grossesses se déroulent sans incidents ni complications et pourraient donner lieu à des accouchements, si ce n’est à domicile, tout du moins dans d’autres structures (maisons de naissance notamment) comme cela est le cas en Suisse, Belgique, Canada…  

Malheureusement, j’ai pris conscience de la quasi absence d’alternatives à l’accouchement en maternité dans notre pays, surtout lorsque l’on habite à la campagne.  Je m’interroge sur cette généralisation de l’accouchement à l’hôpital que je déplore d’autant plus que de nombreuses femmes auraient l’élan d’accoucher différemment.     

Le cadre d’accouchement en structure hospitalière me rebutait, les pratiques obstétricales me révoltaient.  A l’ère de la toute-puissance du rationalisme scientifique, il semblerait que l’obstétrique résiste, encore et toujours, à la loi de la gravité … car oui, la position d’accouchement imposée aux femmes n’a pas évolué depuis Louis XIV et c’est ainsi que des générations entières ont donné naissance allongées, en position du décubitus dorsal. En nous informant sur l’univers de la naissance, nous avons appris qu’un accouchement, en fonction des protocoles hospitaliers, devait en effet se dérouler de la même manière pour toutes les femmes et ce, dans un temps imparti.  J’ai alors fait connaissance avec l’ocytocine de synthèse - injectée pour accélérer le travail, rendant celui-ci beaucoup plus douloureux et menant à la demande de la péridurale pour soulager des contractions artificielles difficilement soutenables -, les épisiotomies sans consentement et/ou de confort (notamment pour un premier accouchement), les césariennes au taux bien plus élevé que celui préconisé par l’OMS, certainement car plus lucratives (et rapides) qu’un accouchement par voie basse, … La libération de la parole des femmes autour de l’accouchement a donné lieu à la publication de nombreux témoignages et récits dont j’ai peiné, souvent, à achever la lecture.  

« Ne lis pas ça » me disait-on alors que j’étais enceinte, « c’est horrible ». Oui, c’est horrible… d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une naissance et pourtant cela a lieu tous les jours dans les hôpitaux. Heureusement, tous les accouchements ne se déroulent pas de cette manière.  

Mais, en cas de rapatriement à la maternité, je préférais être informée pour pouvoir me positionner.  

Accoucher à l’hôpital signifiait surtout pour moi être dépossédée de mon pouvoir et infantilisée. La présence du personnel hospitalier ne me rassurait pas particulièrement, non que je remette en question leurs compétences, mais je ressentais déjà la nécessité d’un grand besoin d’intimité et de solitude pendant l’accouchement. Je n’arrivais pas non plus à imaginer ton arrivée dans le décor quelque peu morbide d’une salle d’hôpital : lumières vives, blouses blanches, gants en plastique, instruments métalliques.  

Personne n’a envie de mourir à l’hôpital. Nous sommes-nous déjà demandé si quelqu’un avait envie d’y naître ? En toute honnêteté, et si la peur ne guidait pas notre réponse, personne ne le souhaiterait.  

Aucun humain n’aspire à quitter le ventre de sa mère pour être accueilli par des mains étrangères au contact plastique dont il ne connaît rien.  Aucun humain ne rêve d’ouvrir les yeux sous des lumières artificielles, d’être manipulé, étiré, mesuré, pesé, nettoyé et mis en couveuse, seul et éloigné du contact de celle qui l’a porté.  Non, aucun humain n’a envie de naître dans de telles conditions. Et, quoiqu’on en dise- être consensuel n’est plus au goût du jour - aucun humain n’a envie de naître dans la violence. 

L’idée d’un groupe d’inconnus s’affairant autour de moi m’était donc difficilement supportable, qui plus est qui « dirigeraient les opérations » et, du fait de leur formation certainement, peineraient à ne pas intervenir dans le processus naturel de l’accouchement – ego quand tu nous tiens.   

As-tu besoin de quelqu’un qui te dise quand pousser lorsque tu es aux toilettes ? Non. C’est bien ce que je me disais. Alors, sois gentil, laisse mon corps faire, il le sait mieux que quiconque.  

La position d’accouchement imposée constituait également un frein majeur, tout comme l’interdiction de manger, boire, aller aux toilettes seule. Je souhaitais être totalement libre de mes mouvements et qu’aucun médicament non absolument nécessaire ne me soit administré (pour la délivrance du placenta par exemple), péridurale incluse.  

Non pas parce que j’aime la douleur - cette demande est souvent perçue comme un retour au Moyen-Âge par les anesthésistes –  mais je tenais à être en pleine capacité, physique surtout mais aussi psychique, de garder une connexion constante avec toi et mon intuition. Je savais également que le temps de récupération serait moindre pour nous deux sans intervention d’analgésique ainsi que la mise en place de l’allaitement facilitée.  

Le contexte médical n’était donc clairement pas le plus indiqué et, aussi étonnant que cela puisse paraître, il générait plus d’anxiété et de frustration qu’il ne me sécurisait, en plus de ne pas s’accorder à notre vision de la naissance, et de la Vie par extension.  

Donner naissance chez nous, il s’agissait là d’une évidence, la question ne s’est même pas posée. Nous avons alors orienté nos recherches vers une sage-femme accompagnant les naissances à la maison, c’est-à-dire moins d’une soixantaine au total sur l’ensemble du territoire, la France comptant seulement environ un pourcent des naissances à domicile (contre 16% en 2016 aux Pays-Bas).  La chasse aux sorcières dont elles font l’objet, travaillant sans assurance professionnelle pour raison de coût annuel exorbitant, n’incite pas véritablement à défendre la cause de l’accouchement physiologique. Les résistantes convaincues sont rares et précieuses.  Personne dans notre département (22) ; par chance, celui voisin (35) en comptait plusieurs, la plus proche de chez nous se situait à une soixantaine de kilomètres et a accepté de nous suivre.  

A l’annonce de ce projet, nous nous doutions qu’il susciterait de la peur mais cela ne nous dérangeait pas. Devant chaque situation générant de l’émotion, il en va de l’histoire de chacun, leurs projections ne nous concernaient en rien. Encore au XXIème siècle, les aprioris sur l’accouchement à domicile sont tenaces, il est nécessaire de replacer les choses dans le contexte de l’époque. De nombreuses études, menées pour la plupart à l’étranger, démontrent que l’accouchement à la maison n’occasionne pas davantage de décès qu’en structure hospitalière mais réduit surtout les interventions et complications éventuelles (épisiotomies, déchirures, hémorragies …).    

Nous voilà lancés pour un accouchement à la maison, assisté. Les rendez-vous avec la sage-femme se succèdent, chaque mois, et se passent bien. Nous discutons beaucoup, longtemps, pour qu’une relation de confiance mutuelle se crée. J’apprécie la douceur et le respect qu’elle me témoigne, ne m’obligeant à aucun geste qui ne soit pleinement consenti. Tu es très réceptif lorsqu’elle pose ses mains sur mon ventre. A chaque visite, nous écoutons, impressionnés, ton petit cœur galopant. Quand un adulte qui observerait le même rythme ferait une crise cardiaque, toi, tu grandis à une vitesse incroyable. Tu es en pleine forme et valides cette observation de nombreux coups de pieds.  Cette première grossesse, d’un point de vue médical, se déroule parfaitement bien. Intérieurement, je me sens sereine, loin des ascenseurs émotionnels attribués aux femmes enceintes. A six mois, toujours dans la dynamique de la rénovation de la longère, je suis encore perchée sur l’escabeau et réalise les enduits chaux-chanvre des murs de la dépendance dans laquelle nous t’accueillerons. 

Un mois plus tard, il est temps de commencer à se reposer et préserver de l’énergie pour la suite, mon corps et toi me le faites sentir.  Le septième mois est physiquement plus éprouvant, je me réconcilie avec le jus de pruneau de bon cœur – un comble pour une agenaise. Les remontées acides et démangeaisons nocturnes viennent ajouter un peu de piquant (sans mauvais jeu de mots) à cette grossesse décidément trop paisible. Après trois semaines desquelles je ressors épuisée, un regain d’énergie s’installe et s’intensifie au cours des deux derniers mois. Je m’empresse de terminer la couverture en laine débutée au cours de cette grossesse qui m’aura menée à démarrer le tricot ainsi que replongée dans le plaisir de la lecture, paradoxalement diminué depuis ma licence de lettres modernes.  

Les livres consacrés à la naissance physiologique, l’accouchement et l’allaitement s’empilent sur la table basse du salon. L’un d’entre eux, acheté dans le courant du huitième mois, allait être le rappel dont j’avais besoin, celui qui me réconcilierait avec ma voix intérieure et me ferait opérer le grand saut. Alors que je parcourrai avec émotion les dernières pages, la beauté de l’incarnation m’a éclaté au visage. J’ai vécu de nouveau l’espace- temps unique qui se crée lors de l’accouchement, de l’arrivée au monde d’une âme. A cet instant, l’impérieuse nécessité d’intimité, d’être seule, avec ton père et toi s’est imposée. Nous trois, c’est Tout. Je vivais dans tout mon être, la présence d’un « étranger » comme une intrusion. Cette présence, je le savais, annihilerait ma capacité à m’évader vers cet intervalle parallèle, à basculer dans un état de conscience modifié nécessaire et offert pendant ce moment unique. Je n’arrivais plus à envisager une seule seconde d’être surveillée, interrompue par des contrôles réguliers lors du travail (vérification de la dilatation du col, écoute du cœur du bébé, etc.). Je n’imaginais pas non plus, dans le courant de l’action, que le premier contact physique que tu reçoives ne soit pas celui de ton père ou le mien. Je n’osais pas l’avouer mais cette prise de conscience mettait fin au projet initial.  

La Vie œuvre, les événements tombent à point. L’échéance très proche de ta naissance m’obligeait à poser rapidement une décision. La sage-femme devait venir repérer les lieux dans moins d’une semaine afin de préparer la maison au mieux pour le jour J, deux rendez-vous à la maternité (que j’avais volontairement repoussés le plus tard possible) pour l’ouverture obligatoire de mon dossier étaient également programmés dans la semaine : l’un avec un anesthésiste, l’autre avec une gynécologue. Ces derniers se sont révélés être décisifs dans mon choix d’accoucher seule car je n’avais aucune envie de finir ma grossesse par deux consultations à l’hôpital et parce que j’étais en effet certaine que je n’irai pas à la maternité.  

Je ne souhaitais pas avoir à faire des compromis quant aux conditions dans lesquelles je voulais accoucher ni d’avoir, éventuellement, à me justifier quant au refus de la péridurale ou d’un toucher vaginal comme il me l’avait été annoncé par ma sage-femme. Accepter également de nouvelles prises de sang prescrites en plus de celles déjà réalisées chaque mois revenait à participer, malgré moi, au contrôle de la maternité du bon travail de ma sage-femme libérale. 

Ce parcours d’AAD, pourtant peu médicalisé par rapport à un suivi « classique » en maternité, se révélait l’être déjà trop pour moi : les prises de sang mensuelles pour la toxoplasmose, le taux de fer, de protéines dans les urines, le taux de sucre (merci à ma sage-femme de m’avoir épargné le test du diabète gestationnel), le test du streptocoque B devant absolument être négatif pour éviter la perfusion d’un médicament pendant l’accouchement (efficace à 5% au maximum) et compromettant l’AAD si positif, « tenir » jusqu’à la 38ème semaine d’aménorrhée (accoucher avant étant considéré comme prématuré et signifiant l’impossibilité d’accoucher à la maison).  

J’ai pris la mesure de la pression que sous-tendait un accouchement à domicile – les sages-femmes libérales le proposant cherchent à se couvrir au maximum, ce que je comprends–, le soulagement ressenti à chaque critère coché pour la faisabilité du projet.  

Lors du dernier entretien avec la sage-femme, nous sommes ressortis avec un sac contenant un cathéter, des flacons à me perfuser en cas d’hémorragie, un protocole si rupture prématurée de la poche des eaux, des ordonnances.  Je n’avais plus envie de toutes ces précautions, de traverser des moments de flottements, anxiogènes, ponctués de « et si » et de « au cas où » alors que je savais que tout irait pour le mieux. J’aspirais à la paix, au calme, encore davantage en cette fin de grossesse.  

J’ai eu l’occasion de comprendre et expérimenter jusqu’où peut mener une croyance quand celle-ci est fermement établie. Nous croyons voir le monde tel qu’il est, nous comprenons au fur et à mesure qu’il n’est que le reflet de nos projections, il nous apparaît à travers notre prisme personnel.  L’Enfer n’existe que dans notre tête ; nous créons les conditions de notre expérience à chaque instant qui passe. Ressentir de la peur contribue à mettre en place « physiquement » les événements qui viendront répondre à cette émotion et la conforter. La Vie s’exprimerait, forcément dans sa justesse, je n’en doutais pas un seul instant.    Je me demandais ce que signifie aujourd’hui vivre une grossesse « au naturel » en Occident. Une grossesse au cours de laquelle la Vie qui se joue est célébrée, la confiance en la mère et l’enfant d’aller au bout de cette aventure instillée, la beauté de ce cadeau et sa puissance glorifiée… Les rendez-vous avec mon acupunctrice, Karine, praticienne en Médecine Traditionnelle Chinoise spécialisée dans le suivi gynécologique et la grossesse sur Saint-Malo, m’ont offert des passerelles de réenchantement et de reconnexion dont j’avais besoin, merci du fond du cœur.   

A partir du moment où je me suis écoutée, ai pris les décisions qui faisaient sens et sonnaient justes, pour moi, j’ai la sensation d’avoir tendu vers cela. 

Accoucher seule, chez soi, est un choix. 

Accoucher dans une maternité en est un autre. 

Un choix est, par définition, extrême. 

Accoucher seule chez soi n’est pas une décision plus extrême que celle de donner la vie dans un hôpital. 

Qu’elle soit une décision peu courante en France, certes, mais qui se doit d’être respectée et entendue.  

Je me souviendrai toujours de notre conversation téléphonique avec ma sage-femme. C’était un moment délicat, pour toutes les deux. Je pense pouvoir dire que nous éprouvions une sympathie sincère, entretenue depuis des mois. J’ai culpabilisé de remettre en question le projet à quelques jours seulement de sa visite à la maison. Je lui ai fait part de ma volonté d’être seule pendant l’accouchement et lui ai demandé si elle acceptait de venir une fois celui-ci terminé (elle aurait été couverte légalement deux heures après, fait que j’ignorais à ce moment-là), ce à quoi elle a répondu non, elle voulait être présente tout au long. Cette idée n’étant plus envisageable pour nous, je lui ai alors annoncé que nous mettions fin à ce parcours. J’étais désolée d’entendre son inquiétude et sentir sa déception. Elle restait à notre disposition si nous décidions de revenir sur notre choix. Je savais que ce ne serait pas le cas. Quand nous avons raccroché, une part de moi était prise d’un vertige, une autre ressentait un soulagement immense, l’apaisement d’être enfin en adéquation avec ce que nous désirions depuis le départ pour ta naissance.  

Neuf mois de cheminement intérieur, d’accueil de mes peurs, de leur remise en question – une immense gratitude pour le « Travail » de Byron Katie qui m’a permis de dépasser la peur très spécifique d’une hémorragie de la délivrance et m’a mené finalement à questionner ma relation aux femmes de ma famille. 

Et … vint le jour de ton arrivée, le 8 février. Tu me l’avais bien soufflé lorsque je parcourrais le calendrier. Sept kilos de vie en plus, onze jours avant la date du terme annoncé, le temps du grand saut, sans filet.  2h35 du matin : une contraction très forte qui m’a fait bondir du lit, la première d’une longue série. Quelques temps auparavant, je me questionnais encore sur ce qu’était une « véritable » contraction… les douze heures qui ont suivi m’ont permis de l’expérimenter concrètement ! Aussi étrange que cela puisse paraître, je n’avais jamais vraiment songé au moment de l’accouchement. La seule certitude que j’avais était celle que je ne maîtriserai rien, que la meilleure des options restait celle d’accueillir ce qui se présenterait, de ne pas lutter.  Ainsi, la douleur, cette douleur terrassante, ne s’est pas transformée en souffrance. Les six dernières heures, avec des contractions très rapprochées (intervalles de moins de dix minutes) ne m’ont pas laissé beaucoup de répit. Désert immense, j’ai traversé une phase de désespérance. J’ai demandé à ton père de faire quelque chose, pour que cette douleur cesse. Sur le moment, j’ai compris pourquoi des femmes demandaient la péridurale et envisagé le soulagement qu’elle m’apporterait. Mais j’ai su également l’expérience dont elle m’aurait privée.  

Un accouchement est aussi l’occasion offerte pour chaque femme de renaître une seconde fois. Peu de moments offrent un tel tranchant de Vérité.  Quel face-à-face avec Soi, quelle Puissance…  

A un moment du travail, j’ai ouvert les yeux et me suis retrouvée au milieu d’un immense tipi au centre duquel crépitait un grand feu. Treize grand-mères, assises en cercle, chantaient. Ma belle-mère, le seul proche que nous avions averti de notre projet, est également apparue et m’a souri. De temps à autre, la nuit, j’entends encore ce chant résonner. Tout comme je revois Ritodgata, notre ami moine keralais, apparu au milieu du séjour, assis, les yeux fermés, qui me montrait comment accueillir ces vagues et respirer.  

Il est amusant de prendre conscience qu’ici, dans cette culture, on me traiterait de folle aux visions délirantes alors que dans une autre je serais une chamane.    

Voyage hors du corps, cet accouchement a été, aussi, une thérapie accélérée. Des éclairs de mon enfance m’ont été présentés ; les êtres qui avaient croisé mon chemin, suivi son cours un temps, tous défilaient devant mes yeux et disparaissaient. Dans le calme et la paix, mon enfant intérieur les regardait s’éloigner, pansait ses plaies et achevait ses deuils. Pour t’offrir l’espace dont tu aurais besoin, il fallait libérer de la place.  

Aux alentours de 14h, exténuée, et malgré les nombreuses contractions des heures précédentes, mon col n’était toujours pas ouvert, le bouchon muqueux toujours en place. Nous avons pensé qu’il s’agissait-il d’un faux travail. Il n’en était rien. J’ai alors commencé à perdre du sang. Le col qui travaille me suis-je dit.  Je me souviens m’être tournée vers ton père et lui avoir demandé : « Si le bébé meurt ? Si je meurs aussi ? ». Nous avions déjà abordé la question mais il était important pour moi de la poser de nouveau. Il m’a demandé calmement : « Es-tu en paix si cela arrive ? ». Nous avons échangé un regard et je lui ai répondu que je l’étais, oui. J’ai pris conscience de la dimension de notre échange et remercié nos parcours de nous permettre de goûter, en couple, un espace de Liberté d’une telle intensité… sans limite, où l’Être resplendit dans sa Divinité, sans peur et sans conditionnement.  

J’ai alors adopté naturellement la position dans laquelle je me sentais à l’aise, à genoux, redressée mais accoudée au tabouret de la batterie. Naître entre une harpe et une batterie, voilà qui laisse présager une vie emplie de musique ! Bien engagé, je te sentais bouger de moins en moins et t’ai demandé comment tu allais. Un grand calme intérieur s’est installé, un silence. Je t’ai entendu me dire que tout allait bien. En moins de deux heures, tout s’est alors bousculé : perte du bouchon, mon col qui se dilate complètement. Je te sens descendre et … surprise, la poche des eaux commence à sortir, intacte. Petite bourse contenant encore le liquide amniotique. Et dire que nous avions parlé des bébés coiffés (signe d’une vie chanceuse) avec la sage-femme lors d’un de nos rendez-vous. Tu l’aurais certainement été si ton père et moi n’avions pas fait le choix de la percer avant ta sortie, pour observer la teinte du liquide, claire. Ta tête s’est ensuite engagée, ton père a juste eu le temps de voir tes cheveux, une « poussée » et tu glissais dans ses mains ouvertes, prêtes à t’accueillir. Après quelques instants où je reprends mon souffle, je me retourne et croise, « mon » fils, ton regard bleu, profond et sage. Petit homme, comme tu me l’avais montré, en rêve.   

Tu ouvres les yeux devant la verrière qui surplombe notre petit bois, teintée d’une lumière dorée à cette heure de l’après-midi.   

Tu nous offres l’Éternité dans l’instant, nous la rappelles ; tu arrives, sans un cri ni un pleur, triomphant de calme.  

Ta grand-mère nous rejoindra une heure plus tard, ton père et moi tenions à ce qu’elle soit là pour brûler ton cordon avec nous. Elle m’insufflera l’élan d’énergie dont j’avais besoin, en posant ses mains sur mon ventre, pour expulser le placenta, une heure et demie plus tard. Il tombera dans ses mains, d’où le surnom de grand-mère placenta qui l’accompagnera longtemps ! Je me suis recueillie en le voyant et l’ai béni. Seul organe éphémère du corps, il t’a nourri pendant ces neuf mois et continuera à t’accompagner en te soignant (granules homéopathiques). Une douche réconfortante pendant que ton père et toi êtes au lit, serrés l’un contre l’autre, avant de plonger vous rejoindre et te mettre contre mon sein. Une tétée goulue et tonique, l’allaitement est lancé. Dix-neuf mois plus tard, il se déroule toujours à merveille. Ton père réalise pendant ce temps des empreintes du placenta sur des grandes feuilles, l’une d’elle sera accroché dans ta chambre. Ta grand-mère en a choisi une, en souvenir.    

A ce jour, nous n’avons pas revu ma sage-femme. Une photo de toi, prise le lendemain de ta naissance, et un petit mot de remerciements ont rejoint celles et ceux des naissances qui peuplent son cabinet. Un rendez-vous deux mois après ta naissance était programmé mais annulé de sa part quelques jours avant. Se revoir semblait lui être difficile. Si elle lit ce texte, je sais qu’elle se reconnaîtra, je tiens à la remercier une nouvelle fois pour son accompagnement. Elle ne partagera peut-être pas mon point de vue, soucieuse de l’aspect médical et du risque potentiel, mais elle a contribué à me ramener vers mon Temple intérieur, à écouter ma Voix, et pour cela, Merci infiniment.  La plus haute idée que j’ai du « travail » d’un accompagnant, quel qu’il soit, est justement celui qui aboutit au recouvrement de son pouvoir et de son autonomie de la personne accompagnée.  Comme clin d’œil, tu es d’ailleurs né le jour de sa fête.  

Je remercie cette vie, ce parcours qui m’a mené à choisir l’expérience de la Naissance telle que je la conçois. Un accouchement dure peu de temps, au regard de neuf mois de partage dans un même corps et pourtant, il marque durablement le parcours de l’enfant à naître. Œuvrons à ce qu’il parachève dans l’Amour et la Paix, sans violence, cette odyssée qui (re)commence.   

Je remercie ce corps. Au moment du passage de ta tête, j’ai communié avec les femmes du monde entier qui donnait naissance en cet instant. Nous n’étions plus qu’Une.  

Merci mon corps ; comme pour des milliards de femmes à travers le monde, tu recèles cette sagesse de l’enfantement, ne demandant qu’à s’exprimer dans la liberté et l’intimité de l’Être.    

Je m’incline devant le Mystère de la Vie.  

Ton père a été traversé par cette phrase pendant que tu arrivais : « La Vie œuvre en elle-même, et pour elle-même ».  

Saül, si tu veux te souvenir, demande un jour à ta grand-mère de te raconter ce moment.  

Elle témoignera de cette Paix immense qui régnait et dont la chambre était imprégnée.  

Là-Haut et Ici n’étaient plus séparés.  

Le matin même, en regardant le soleil se lever, parenthèse après des jours de pluie, je me souviens m’être dit : « Quelle journée magnifique pour venir au monde ». 

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